Résignation et impuissance
Impuissance apprise : ce que montrent les expériences, les effets mesurés et les débats
Quand on parle de résignation, on entend souvent :
« Les gens sont passifs. »
« Ils ont baissé les bras. »
La psychologie sociale et expérimentale ne dit pas ça.
Elle montre quelque chose de plus précis :
dans certaines situations, on peut apprendre que ses efforts ne servent à rien.
Et quand on l’a appris, on peut arrêter d’essayer — même quand une solution existe.
Mais point central pour ce projet :
ce phénomène n’est ni automatique, ni majoritaire, ni définitif.
Origine du concept : qui, quand, pourquoi
Les premières recherches sur l’impuissance apprise sont menées à la fin des années 1960 par
Steven F. Maier et Martin E. P. Seligman.
La question de départ est simple :
que se passe-t-il quand quelqu’un fait des efforts répétés, sans jamais voir de résultat ?
Le protocole fondateur
Les expériences fondatrices comparent trois groupes :
-
Groupe contrôlable
Les sujets peuvent interrompre un stimulus désagréable par une action. -
Groupe incontrôlable
Les sujets subissent exactement le même stimulus,
mais sans aucun moyen d’agir, quoi qu’ils fassent. -
Groupe témoin
Pas d’exposition au stimulus.
Dans une phase suivante, tous les groupes sont placés dans une situation où
une action simple permet d’éviter le stimulus.
Résultat observé
Les sujets du groupe “incontrôlable” :
- agissent moins,
- mettent plus de temps à tenter quelque chose,
- échouent plus souvent à apprendre une solution pourtant accessible.
Il ne s’agit pas d’une incapacité,
mais d’un apprentissage préalable de l’inefficacité de l’action.
Poids réel de l’effet
- L’effet est robuste, mais non total.
- Une partie seulement des sujets devient réellement passive.
- Beaucoup essaient encore, au moins au début.
- L’image du sujet totalement résigné concerne une minorité, mais a marqué les esprits.
Interprétation / usages
- Interprétation scientifique : le sentiment de contrôle influence l’action.
- Surinterprétation courante : « les gens sont passifs par nature ».
- Usage politique fréquent : reprocher l’inaction aux individus sans interroger les règles du jeu.
Adaptations chez l’humain
Chez l’humain, les protocoles sont adaptés :
- puzzles insolubles,
- tâches truquées,
- boutons inefficaces,
- feedbacks absents ou aléatoires.
Ensuite, on observe le comportement dans une tâche réellement solvable :
- persévérance,
- nombre de tentatives,
- vitesse d’abandon,
- attentes de réussite.
Résultats
Les participants exposés à l’incontrôlabilité préalable :
- abandonnent plus vite,
- tentent moins de stratégies,
- évaluent leurs chances plus négativement.
Mais là encore :
- beaucoup essaient quand même,
- et beaucoup recommencent à agir dès que la situation devient claire.
Tailles d’effet (synthèses)
Les revues et synthèses montrent que :
- les effets observés sont faibles à modérés (ce qui est classique en psychologie sociale),
- ils deviennent plus forts quand :
- l’incontrôlabilité est répétée,
- elle touche plusieurs domaines de vie,
- aucun soutien ou feedback positif n’est présent.
👉 Il s’agit d’effets probabilistes, pas de lois générales.
Critiques et évolutions du modèle
En 1978, Abramson, Seligman et Teasdale proposent une reformulation importante.
Ils montrent que :
- ce n’est pas seulement l’échec qui compte,
- mais la manière dont il est interprété.
Ils introduisent les styles d’attribution :
- interne / externe,
- stable / instable,
- global / spécifique.
Cette évolution permet d’éviter une lecture déterministe de la résignation.
Résultats positifs trop peu mis en avant
Les mêmes recherches montrent aussi que :
- la majorité des gens essaient tant qu’ils perçoivent une prise ;
- de petites expériences de contrôle suffisent souvent à relancer l’action ;
- le soutien social réduit fortement la résignation ;
- l’action collective protège mieux que l’action isolée.
👉 La résignation n’est pas l’état normal.
👉 Elle apparaît surtout quand tout indique que l’effort est vain.
Lien explicite avec le niveau 2
Ce chapitre vérifie et consolide :
- Niveau 2 — Résignation et impuissance
- Niveau 2 — Pourquoi “ça ne sert à rien” devient rationnel
Il montre que ces analyses reposent sur :
- des expériences identifiées,
- des données mesurées,
- des débats scientifiques réels, sans vision pessimiste de l’humain.
À retenir
- La résignation n’est ni majoritaire, ni définitive.
- Elle est produite par certaines configurations sociales.
- Quand les conditions changent, la plupart des gens recommencent à agir.
Références (vérifiables)
- Maier, S. F., & Seligman, M. E. P. (1967). Failure to escape traumatic shock.
- Seligman, M. E. P. (1972). Learned helplessness.
- Abramson, L. Y., Seligman, M. E. P., & Teasdale, J. D. (1978). Critique and reformulation.
- Maier, S. F., & Seligman, M. E. P. (2016). Learned helplessness at fifty.