Peur et déshumanisation
Menace, cadrage, déshumanisation : ce que les recherches montrent réellement
Ce chapitre sert à vérifier une idée du niveau 2 :
la peur et la déshumanisation peuvent orienter les jugements et rendre acceptables des mesures plus dures.
Pour vérifier, on s’appuie sur trois familles de recherches :
1) menace existentielle (Terror Management Theory),
2) déshumanisation (typologies et mesures),
3) cadrage linguistique (métaphores et choix politiques).
Menace existentielle : Terror Management Theory (TMT)
Protocole typique
Dans de nombreuses études TMT, on compare deux groupes :
- Condition “mort” (mortality salience) : le participant écrit quelques minutes sur sa propre mort (ce qu’il ressent, ce qui se passerait).
- Condition contrôle : le participant écrit sur un sujet aversif mais non mortel (douleur dentaire, échec, etc.).
Ensuite, on mesure des variables comme :
- attitude envers des groupes extérieurs,
- préférence pour l’ordre et la punition,
- jugement moral,
- adhésion à des normes de groupe.
🔎 Résultat (ce que montrent les données)
Les synthèses montrent un effet global : quand la mortalité est rendue saillante, les participants tendent davantage à défendre leur “vision du monde” (leurs normes, leur groupe, leurs repères).
Ce n’est pas forcément “plus violent”, c’est souvent “plus défensif”.
⚖️ Poids de l’effet (ce qu’il faut retenir)
Les méta-analyses concluent à des effets petits à moyens (ce qui est classique en psycho sociale), mais répétés sur un très grand nombre d’études.
L’effet varie fortement selon :
- le contexte culturel,
- l’identité saillante au moment de l’expérience,
- et le type de mesure.
🧭 Interprétation / usages (où se glisse l’idéologie)
- Interprétation scientifique raisonnable : la menace augmente le besoin de repères et la défense de normes.
- Surinterprétation courante : « la peur rend tout le monde autoritaire ».
- Usage politique fréquent : présenter le monde comme dangereux pour rendre certaines options “évidentes” (sécurité d’abord, débat ensuite).
Déshumanisation : formes, mesures, effets
Cadre théorique de référence
Nick Haslam (2006) propose une synthèse devenue centrale, distinguant notamment :
- déshumanisation animaliste (l’autre est “moins civilisé”, “instinctif”),
- déshumanisation mécaniste (l’autre est traité comme une chose, froide, sans intériorité).
Protocole typique
Les études utilisent souvent :
- des questionnaires d’attribution de traits (chaleur, moralité, rationalité),
- des mesures de distance sociale,
- des évaluations de “capacité à ressentir”,
- parfois des tâches où l’on expose à des descriptions plus ou moins individualisées d’un groupe.
🔎 Résultat (ce que montrent les données)
Quand un groupe est représenté de manière déshumanisée :
- l’empathie déclarée baisse,
- la tolérance aux traitements durs augmente,
- la souffrance de l’autre est moins perçue comme “pleine et entière”.
Les travaux sur l’infrahumanisation (Leyens et collègues) montrent un mécanisme plus discret :
les gens attribuent plus facilement des émotions “complexes” (culpabilité, honte, espoir) à leur groupe qu’aux autres.
⚖️ Poids de l’effet (ce qu’il faut retenir)
Les effets sont souvent modérés, mais très dépendants :
- du contact réel ou non avec le groupe,
- de la force des stéréotypes déjà présents,
- du cadrage médiatique et politique.
Surtout : ce ne sont pas des effets “magiques”, ce sont des effets probabilistes.
🧭 Interprétation / usages (où se glisse l’idéologie)
- Interprétation scientifique raisonnable : déshumaniser réduit les freins moraux et l’empathie.
- Surinterprétation courante : « si des gens déshumanisent, ils vont forcément devenir violents ».
- Usage politique fréquent : transformer des personnes en “catégories” (flux, masses, menaces, coûts) pour rendre acceptables des mesures qui seraient choquantes face à des individus.
Cadrage linguistique : métaphores et solutions politiques
Expérience de référence : “Crime = bête” vs “Crime = virus”
Thibodeau & Boroditsky (2011 ; 2013) ont montré que, à faits identiques, une métaphore peut orienter les solutions préférées.
Protocole
Les participants lisent un texte sur la criminalité dans une ville.
Le texte est identique sauf une métaphore :
- crime = bête (à traquer, capturer),
- crime = virus (à traiter, prévenir).
On leur demande ensuite de choisir des solutions :
- répression, police, punition,
- ou prévention, politiques sociales, réformes.
🔎 Résultat (ce que montrent les données)
Le cadrage “bête” augmente la préférence pour des solutions d’enforcement.
Le cadrage “virus” augmente la préférence pour des solutions de prévention.
Dans une condition rapportée par les auteurs, on observe un écart très fort (ex. 87 % vs 44 % selon la métaphore et la formulation).
Ces chiffres varient selon versions, mais l’effet directionnel est robuste dans leurs séries d’études.
⚖️ Poids de l’effet (ce qu’il faut retenir)
Effet souvent modéré à fort dans le laboratoire, mais dépend :
- du niveau politique préalable des participants,
- du contexte social,
- de la force du cadrage répété dans le temps.
Le point important n’est pas “la métaphore contrôle tout”, mais :
le langage peut déplacer les solutions jugées “logiques”.
🧭 Interprétation / usages (où se glisse l’idéologie)
- Interprétation scientifique raisonnable : le cadrage structure les raisonnements.
- Surinterprétation courante : « les gens sont manipulables par un mot ».
- Usage politique fréquent : choisir des mots qui orientent vers la répression ou vers la solidarité sans avoir l’air de “choisir”.
Lien explicite avec le niveau 2
Ce chapitre vérifie et consolide ce qui est présenté dans :
- Niveau 2 — Peur et sidération
- Niveau 2 — Déshumanisation et boucs émissaires
Il montre que ces mécanismes ne sont pas des impressions :
ils reposent sur des résultats testés, mais contextuels et discutés.
Références (vérifiables)
Menace / TMT
- Greenberg, J., Solomon, S., & Pyszczynski, T. (1986). Texte fondateur de la Terror Management Theory.
- Burke, B. L., Martens, A., & Faucher, E. H. (2010). Two decades of terror management theory: A meta-analysis of mortality salience research. Personality and Social Psychology Review, 14(2), 155–195.
- Burke, B. L., Kosloff, S., & Landau, M. J. (2013). Death goes to the polls: A meta-analysis of mortality salience effects on political attitudes. Political Psychology, 34(2), 183–200.
Déshumanisation
- Haslam, N. (2006). Dehumanization: An integrative review. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 252–264.
- Haslam, N., & Loughnan, S. (2014). Dehumanization and Infrahumanization. Annual Review of Psychology, 65, 399–423.
- Leyens, J.-P., et al. (années 2000). Travaux sur l’infrahumanisation (émotions attribuées différemment aux groupes).
Cadrage linguistique
- Thibodeau, P. H., & Boroditsky, L. (2011). Metaphors we think with: The role of metaphor in reasoning. PLoS ONE, 6(2), e16782.
- Thibodeau, P. H., & Boroditsky, L. (2013). Natural language metaphors covertly influence reasoning. PLoS ONE, 8(1), e52961.