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Révolutions, constitutions et apprentissage difficile de la démocratie au XIXe siècle
Avant de commencer
Avant de lire : vous êtes-vous déjà demandé si voter suffisait vraiment à protéger une démocratie — ou s’il fallait autre chose ? Gardez cette question en tête pendant votre lecture.
Quand un président de la République dissout l’Assemblée, quand une constitution est contournée par décret, quand un gouvernement élu restreint la presse ou neutralise ses opposants — ces situations semblent exceptionnelles. Pourtant, la France les a toutes vécues au XIXe siècle, parfois plusieurs fois en quelques années. Ce n’est pas de l’histoire ancienne : c’est le laboratoire dans lequel les démocraties modernes ont appris — douloureusement — ce qui les fait tenir ou tomber.
Imaginez la scène : nous sommes le matin du 2 décembre 1851. Un électeur parisien — appelons-le Martin, typographe — ouvre son journal et découvre que l’Assemblée nationale vient d’être dissoute par décret militaire. Les soldats gardent les ponts, les députés républicains sont arrêtés chez eux, les journaux d’opposition sont saisis. Martin a voté en 1848 — il a participé aux premières élections au suffrage universel masculin de l’histoire française. Il a voté pour le président. Il a voté pour les députés. Et pourtant, en une nuit, tout cela est balayé.
Le piège est là, précisément : Martin avait fait ce qu’une démocratie demande à ses citoyens. Il avait voté. La constitution existait, elle était en vigueur, elle interdisait explicitement au président de dissoudre l’Assemblée. Et ça n’a pas suffi.
Question-test : voter et avoir une constitution suffisent-ils à garantir qu’une démocratie tient ?
Ce que ces mots veulent dire
Constitution Texte fondamental qui fixe les règles du jeu politique : qui détient le pouvoir, comment il s’exerce, quelles libertés sont garanties. La France en a adopté une douzaine entre 1791 et 1875 — ce seul chiffre dit quelque chose sur l’instabilité de la période.
Régime politique Façon dont un État organise le pouvoir : qui gouverne, avec quel mandat, sous quel contrôle. Une monarchie, une république et un empire sont trois régimes différents — ils peuvent se succéder en quelques années dans le même pays, comme la France le démontre entre 1848 et 1852.
Suffrage Droit de vote. Le suffrage est dit censitaire quand il est réservé aux contribuables qui paient un certain impôt ; il est dit universel masculin quand tout homme adulte peut voter, quelle que soit sa fortune. En 1848, la France passe brutalement du premier au second : le corps électoral passe d’environ 250 000 à près de 9 millions de votants en quelques semaines.1
Souveraineté nationale Principe selon lequel le pouvoir légitime vient du peuple, et non d’un dieu ou d’un roi par hérédité. Ce principe, posé en 1789, ne règle pas la question de comment ce peuple exerce son pouvoir — d’où les conflits du XIXe siècle sur la forme du régime.
Coup d’État Prise du pouvoir par la force ou par un abus de pouvoir institutionnel, en dehors des règles constitutionnelles en vigueur. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte dissout l’Assemblée nationale par décret militaire alors que la constitution lui interdit ce geste.
République / Démocratie Ces deux mots ne sont pas synonymes. Une République désigne un régime sans roi héréditaire, où les dirigeants sont élus ou nommés. Une démocratie exige en plus : des élections libres et régulières, des libertés civiles garanties (presse, réunion, opposition), et des contrepoids au pouvoir exécutif. On peut avoir une République sans démocratie réelle — si les libertés sont suspendues — comme la France le démontre entre 1852 et 1870.
Check rapide : avant de continuer — pouvez-vous dire en une phrase pourquoi la France de 1852 est une République au sens formel sans être une démocratie ? Si oui, la suite du chapitre sera plus facile à suivre.
Comment ça marche
Pour lire chaque changement de régime du XIXe siècle, trois questions suffisent à démêler n’importe quelle bascule constitutionnelle : Qui perd le pouvoir ? Qui le gagne ? Quelle règle change ? Ce sont les trois questions de la boussole méthode — elles s’appliquent à 1830, à 1848, à 1851, et elles s’appliquent encore aujourd’hui.
M1 — La Restauration cède sous le poids de sa propre rigidité (1815–1830)
Après la défaite de Napoléon Ier, la monarchie est restaurée. Le régime repose sur une Charte constitutionnelle qui reconnaît certaines libertés civiles et un parlement élu — mais au suffrage censitaire très restreint. Le corps électoral compte moins de cent mille personnes dans un pays de trente millions d’habitants.1
La tension monte quand Charles X tente de revenir à une monarchie de plein droit : en juillet 1830, il signe des ordonnances qui suspendent la liberté de la presse et réduisent encore le droit de vote.23 La réaction est immédiate. En trois jours — les Trois Glorieuses — des barricades parisiennes renversent le régime. La bourgeoisie libérale s’empare du mouvement et place Louis-Philippe d’Orléans sur le trône : c’est la Monarchie de Juillet.
Qui perd ? Charles X et la noblesse légitimiste. Qui gagne ? La bourgeoisie libérale. Quelle règle change ? La Charte est révisée, les libertés civiles sont renforcées, le suffrage censitaire est légèrement élargi — mais reste étroit. La leçon de 1830 : un régime survit s’il accepte un cadre constitutionnel libéral, mais seulement au profit d’une élite étroite. Ce compromis ne dure pas.
M2 — La Monarchie de Juillet s’effondre faute d’avoir élargi sa base (1830–1848)
La Monarchie de Juillet gouverne pour et par la bourgeoisie propriétaire.1 Les revendications d’élargissement du droit de vote sont rejetées. Pendant ce temps, l’industrialisation accélère : une classe ouvrière urbaine se constitue, sans représentation politique ni protection sociale. En février 1848, une campagne de réunions républicaines est interdite par le gouvernement.3 La protestation dégénère en insurrection. Louis-Philippe abdique en deux jours.
Trois mesures fondatrices sont prises dans l’élan : le suffrage universel masculin, la liberté de la presse, l’abolition de l’esclavage dans les colonies.4 Le corps électoral passe d’environ 250 000 à près de 9 millions de votants.1 C’est une rupture radicale de légitimité.
Qui perd ? La bourgeoisie censitaire. Qui gagne ? Formellement, l’ensemble des hommes adultes. Quelle règle change ? Le suffrage universel masculin devient le principe de légitimité. Mais élargir le vote ne suffit pas à installer la démocratie si les acteurs ne savent pas encore construire le compromis institutionnel — c’est précisément ce que 1851 va démontrer.
En une phrase, sans regarder la suite : qu’est-ce qui manque encore en 1848 pour que la démocratie tienne vraiment ?
À retenir : élargir le droit de vote est nécessaire — mais ça ne suffit pas si les acteurs ne savent pas encore s’accorder sur les règles du jeu.
M3 — La IIe République tombe faute de coalition stable (1848–1851)
La IIe République naît dans l’enthousiasme mais se fracture rapidement. Les premières élections au suffrage universel masculin produisent une assemblée majoritairement conservatrice — la paysannerie, peu politisée, suit les notables et le clergé locaux.45 En juin 1848, une insurrection ouvrière à Paris est écrasée militairement : plusieurs milliers de morts, environ 12 000 arrestations.46 La fracture entre républicains modérés et mouvement ouvrier est consommée.
En décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte remporte l’élection présidentielle avec environ 74 % des suffrages exprimés.78 La constitution lui interdit de se représenter à l’issue de son mandat de quatre ans.8 Face au refus de l’Assemblée de réviser ce verrou, il organise le coup d’État du 2 décembre 1851 : dissolution de l’Assemblée par décret militaire, arrestation des opposants, état de siège. Un plébiscite organisé dans la foulée recueille environ 7,4 millions de voix favorables49 — dans des conditions où la presse est muselée et l’opposition désorganisée, ce vote enregistre un rapport de forces, pas un choix démocratique libre.
Qui perd ? L’Assemblée nationale et les républicains. Qui gagne ? Louis-Napoléon Bonaparte, appuyé sur l’armée et la paysannerie. Quelle règle change ? La constitution est suspendue de fait — un an plus tard, le Second Empire est proclamé.
La leçon de 1851 est la plus importante du siècle : le suffrage universel masculin existait, une constitution était en vigueur, des élections avaient eu lieu — et la démocratie est tombée quand même. Ce n’est pas le texte qui a manqué. Ce qui a manqué, c’est une coalition d’acteurs suffisamment large et organisée pour défendre les règles du jeu contre un exécutif qui les violait. Cette leçon, les républicains de la génération suivante vont la lire attentivement.
M4 — L’apprentissage s’accumule, la République finit par tenir (1851–1875)
Qui perd finalement ? Le Second Empire, emporté par la défaite militaire contre la Prusse en 1870. Qui construit l’équilibre ? Une coalition de républicains qui ont appris de 1851 à ne pas concentrer les pouvoirs dans un exécutif fort. Quelle règle devient durable ? La prééminence parlementaire — délibérément construite pour empêcher un nouveau Bonaparte.
La IIIe République est proclamée dans le chaos de la guerre, traverse encore la Commune de Paris en 1871, puis se stabilise lentement. Les lois constitutionnelles de 1875 fondent un compromis fragile entre républicains et monarchistes divisés : le mot « République » est adopté à 353 voix contre 352.1011 Une seule voix. Cet équilibre précaire tient pourtant soixante-cinq ans.
Ce que le XIXe siècle enseigne, c’est que la démocratie n’est pas un acquis naturel : c’est le résultat d’un apprentissage par crises, d’un élargissement progressif des acteurs impliqués, et de la construction lente d’une culture du compromis. Chaque échec — 1830, 1848, 1851 — laisse une trace dans les règles et les pratiques du régime suivant.
En une phrase, résumez ce que le XIXe siècle français apprend sur la façon dont une démocratie tient — ou tombe.
À retenir : une démocratie ne tient pas par ses textes seuls — elle tient quand une coalition suffisamment large d’acteurs est prête à défendre ses règles face à ceux qui voudraient les contourner.
Encart — Repères chronologiques
Vous pouvez revenir à ces jalons à tout moment pour situer les événements dans la séquence. Ils ne sont pas à mémoriser — ils sont là pour que vous ne perdiez pas le fil.
| Année | Événement | |
|---|---|---|
| 1815 | Restauration de la monarchie — Charte constitutionnelle de Louis XVIII | |
| 1830 | Trois Glorieuses — chute de Charles X — Monarchie de Juillet (Louis-Philippe) | |
| 1848 | Révolution de février — IIe République — suffrage universel masculin | |
| 1851 | Coup d’État du 2 décembre — Louis-Napoléon Bonaparte | |
| 1852 | Second Empire proclamé — Napoléon III | |
| 1870 | Défaite de Sedan — chute du Second Empire — IIIe République proclamée | |
| 1875 | Lois constitutionnelles — IIIe République fondée à une voix de majorité | 2 |
Ce qu’on confond souvent
« Avoir une constitution, c’est être une démocratie »
L’intuition courante, c’est qu’un pays qui s’est doté d’une constitution écrite a réglé la question du régime : les règles sont posées, les droits garantis, le pouvoir encadré. Il y a quelque chose de légitime dans cette intuition — une constitution est bien une condition nécessaire, elle formalise les règles du jeu et nomme les institutions. Sans texte constitutionnel, le pouvoir n’a aucun cadre formel à respecter.
Ce qui diffère : une constitution n’est qu’un texte. Si les acteurs qui détiennent la force décident de ne pas la respecter, elle ne se défend pas seule. La France de 1851 en est l’exemple le plus clair : la constitution est en vigueur, elle interdit explicitement au président de dissoudre l’Assemblée, elle protège les libertés civiles.8 Louis-Napoléon Bonaparte la viole quand même, avec le soutien de l’armée. En une nuit, la constitution devient du papier. Ce qui manque ce soir-là, ce n’est pas un meilleur texte — c’est une coalition d’acteurs suffisamment déterminée pour défendre les règles contre celui qui les enfreint. Si une constitution suffit, demandez-vous : qui l’applique quand le gouvernement refuse de la respecter ?
« Le suffrage universel masculin de 1848, c’est la démocratie installée »
L’intuition courante, c’est que le suffrage universel est le cœur de la démocratie. En 1848, tous les hommes adultes votent pour la première fois en France — on pourrait donc conclure que la démocratie est acquise. Il y a quelque chose de légitime là aussi : passer de 250 000 à 9 millions d’électeurs en quelques semaines,1 c’est un basculement de légitimité sans précédent, et les républicains qui l’ont arraché avaient raison d’y voir une victoire historique.
Ce qui diffère : le vote est une condition nécessaire, pas suffisante. Trois problèmes apparaissent immédiatement. Les premiers électeurs au suffrage universel votent majoritairement conservateur — la paysannerie suit les notables et le clergé locaux, non les républicains de Paris.4 Louis-Napoléon Bonaparte est élu à 74 % des voix,7 ce qui lui donne une légitimité populaire si forte qu’il s’en sert comme levier contre l’Assemblée. Et en 1851, ce même suffrage universel valide le coup d’État par plébiscite.49 Un vote peut exister sans liberté réelle de campagne, sans presse libre, sans opposition organisée — auquel cas il enregistre un rapport de forces, pas un choix démocratique.
« La marche vers la République était inévitable »
L’intuition courante, c’est qu’en regardant le XIXe siècle en arrière, la République semble être le débouché logique de toute cette agitation. Il y a quelque chose de légitime dans cette lecture : chaque crise laisse une trace, et les républicains de 1875 ont effectivement appris de 1851 — ils construisent un régime parlementaire précisément pour éviter un exécutif trop fort.
Ce qui diffère : à chaque bifurcation, l’issue républicaine n’est pas garantie. En 1851, la République tombe. En 1873, le président monarchiste Mac-Mahon attend que les prétendants royalistes s’entendent pour restaurer la monarchie — ils ne s’entendent pas, et la République survit par défaut. En 1875, c’est l’amendement Wallon qui tranche : le mot « République » est adopté à 353 voix contre 352.1011 Un seul député de l’autre côté, et la France avait peut-être une monarchie constitutionnelle. L’inévitabilité est une illusion rétrospective — on sait comment ça s’est terminé, et on relit le passé comme si ce dénouement était écrit d’avance. Ce n’était pas le cas pour ceux qui vivaient ces moments.
Enjeux
Les leviers : comment une démocratie se consolide
Le XIXe siècle français n’enseigne pas seulement ce qui fait tomber un régime — il enseigne aussi ce qui permet à un régime démocratique de tenir. Trois leviers se dégagent de la séquence 1815–1875.
Le premier est institutionnel : la répartition des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et un pouvoir judiciaire indépendant. La IIe République a échoué en partie parce qu’elle avait créé un président élu au suffrage universel direct sans contrepoids suffisant face à l’Assemblée.4 Les républicains de 1875 en tirent la leçon : la IIIe République donne la prééminence au Parlement et affaiblit délibérément l’exécutif. L’intention de ne pas reproduire 1851 est lisible dans chaque article des lois constitutionnelles.1011
Le deuxième est civil : la liberté de la presse, le droit de réunion, le droit d’association. Ces libertés ne sont pas des ornements — elles sont le mécanisme par lequel une opposition peut exister, se coordonner et résister à un exécutif qui cherche à concentrer le pouvoir. En 1851, leur suspension précède le coup d’État de quelques heures.9 Leur consolidation progressive sous la IIIe République est ce qui permet à une culture politique démocratique de se former durablement.
Le troisième est social et éducatif : la politisation de masse par l’école, la presse populaire, les associations civiques et syndicales. Une démocratie formelle avec un électorat non politisé reste fragile — les résultats électoraux de 1848 le montrent.4 Ce levier sera développé dans le chapitre suivant. À l’échelle individuelle, participer aux élections, s’informer dans des sources plurielles, s’associer à des organisations civiques — ces gestes ordinaires sont précisément ce qui donne corps à une démocratie formelle. Leur abandon collectif est ce qui rend un retournement autoritaire possible.
Les tensions : ce que la démocratie doit arbitrer
La consolidation démocratique produit elle-même des tensions que le XIXe siècle n’a pas résolues et que les siècles suivants héritent.
La première oppose vitesse et légitimité. Guizot refuse d’élargir le suffrage en 1847 — la réforme trop lente accumule une pression qui explose en rupture brutale dès février 1848.3 Mais à l’inverse, l’instauration du suffrage universel masculin en quelques semaines produit un électorat majoritairement conservateur que les républicains n’avaient pas anticipé.14 Ni trop vite ni trop lentement : cet arbitrage n’a pas de solution technique, et il se repose à chaque moment de transition démocratique.
La deuxième oppose texte et pratique. La France a adopté une douzaine de constitutions entre 1791 et 18752 — certaines des plus libérales sur le papier ont été les plus fragiles en pratique, parce que la culture politique réelle ne suivait pas. Une règle formelle ne vaut que ce que les acteurs qui la mettent en œuvre sont prêts à lui faire valoir.
La troisième est sociale. Le suffrage universel masculin de 1848 ne change pas les conditions de travail des ouvriers parisiens. Ce décalage entre droits politiques formels et conditions de vie réelles est l’une des causes directes des journées de juin 1848 — plusieurs milliers de morts, environ 12 000 arrestations46 — et de la fracture durable entre mouvement républicain et mouvement ouvrier. La question de savoir jusqu’où la démocratie politique doit s’étendre en démocratie sociale reste l’un des grands débats des XIXe et XXe siècles.
Prise de recul : ce que le XIXe siècle dit encore aujourd’hui
Le XIXe siècle français n’est pas une archive lointaine. Il pose des questions qui restent vives : une démocratie peut-elle être défaite par les urnes ? Un régime qui organise des élections est-il nécessairement démocratique ? À quelles conditions une constitution tient-elle face à un exécutif qui la viole ? Ces questions se reposent chaque fois qu’un gouvernement élu cherche à concentrer le pouvoir, à restreindre la presse ou à neutraliser les contrepoids institutionnels. Le XIXe siècle français est, de ce point de vue, un laboratoire dont les leçons sont exportables.
Ce que ce chapitre permet de retenir et de réexpliquer :
- La démocratie ne s’installe pas d’un coup : elle s’apprend par crises, régressions et reconstructions successives.
- Une constitution et le suffrage universel sont des conditions nécessaires, pas suffisantes : la démocratie tient par les acteurs qui défendent ses règles, pas par les textes seuls.
- Chaque régime du XIXe siècle laisse une trace dans le suivant : les acteurs apprennent de leurs échecs et construisent des mécanismes correctifs.
- Les institutions sont historiques et transformables — elles ne sont ni naturelles ni inévitables.
Testez-vous
Complétez mentalement, puis vérifiez ci-dessous.
En 1851, Louis-Napoléon Bonaparte dissout l’Assemblée alors que la constitution l’interdit et que le suffrage universel masculin existe depuis trois ans. La démocratie tombe quand même — non pas parce que le texte était mauvais, mais parce qu’il manquait __ [blanc 1 — ce qui manque pour qu’une démocratie tienne au-delà du texte]. Ce cas montre que voter et avoir une constitution sont des conditions __ [blanc 2 — comment qualifier ces conditions par rapport à la démocratie], pas des conditions suffisantes.
Dans un pays contemporain qui organise des élections régulières mais interdit les partis d’opposition, musèle la presse et emprisonne les opposants, on peut dire que ce régime __ [blanc 3 — comment qualifier ce régime du point de vue démocratique] — même si la forme électorale est respectée. La différence entre ce cas et une démocratie réelle, c’est l’absence de __ [blanc 4 — les éléments qui manquent en plus du vote].
Réponse :
En 1851, ce qui manquait, c’est une coalition d’acteurs suffisamment large et organisée pour défendre les règles constitutionnelles contre l’exécutif qui les violait — l’armée, la paysannerie et une partie de la population ont soutenu ou accepté le coup de force, faute d’une mobilisation républicaine capable de résister. Voter et avoir une constitution sont des conditions nécessaires, pas suffisantes : elles créent le cadre, mais ne le défendent pas seules.
Un pays qui organise des élections sans liberté de la presse, sans opposition légale et sans protection des adversaires politiques n’est pas une démocratie — c’est un régime qui utilise la forme électorale pour enregistrer un rapport de forces et produire une apparence de légitimité. Ce qui manque en plus du vote, ce sont les libertés civiles et les contrepoids institutionnels qui permettent à une opposition d’exister, de s’organiser et de contester le pouvoir.
Pour répondre à la question posée au début : voter et avoir une constitution ne suffisent pas — la démocratie de 1848 en apporte la preuve. Ce que le XIXe siècle enseigne, c’est qu’une démocratie dépend de la combinaison entre textes, libertés civiles garanties et acteurs prêts à défendre les règles. Enlever l’un de ces trois éléments, et la forme peut survivre sans le fond.
Repères
- Corps électoral sous suffrage censitaire : ~250 000 électeurs (vers 1840, France entière — Rosanvallon, 1992)1
- Corps électoral après suffrage universel masculin : ~9 millions d’électeurs (mars 1848 — Rosanvallon, 1992)1
- Score de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidentielle : ~74 % des suffrages (décembre 1848 — Goguel, 1951)7
- Mot « République » adopté à 353 voix contre 352 (amendement Wallon, janvier 1875 — JO / Halévy, 1937)1011
Pour aller plus loin
La démocratie française du XIXe siècle ne s’est pas construite malgré les crises — elle s’est construite à travers elles. Chaque régime qui tombe laisse une leçon que le régime suivant essaie d’intégrer : après 1830, on renforce les libertés civiles ; après 1851, on se méfie de l’exécutif fort ; après 1870, on cherche le compromis durable. Ce n’est pas un progrès linéaire — c’est un apprentissage par l’échec, lent, coûteux, réversible. Ce que vous pouvez en retenir en une phrase, pour le réexpliquer à voix haute : une démocratie, ça ne tient pas parce qu’un texte le dit — ça tient parce que des acteurs suffisamment nombreux et organisés sont prêts à défendre ses règles.
Une question divise encore les historiens et les citoyens qui réfléchissent à cette période :
Le coup d’État de 1851 était-il évitable — et si oui, à quel prix ?
Position A — Il était évitable, mais cela aurait exigé des concessions que personne n’a voulu faire. Les républicains modérés auraient pu s’allier avec le mouvement ouvrier après juin 1848 au lieu de le réprimer ; l’Assemblée aurait pu accepter la révision constitutionnelle permettant à Louis-Napoléon de se représenter, lui retirant ainsi son prétexte. Des compromis étaient disponibles — ils ont été refusés par calcul à court terme.
Position B — Les conditions structurelles rendaient un retournement autoritaire très probable, quelles que soient les décisions individuelles. Un électorat rural massivement non politisé, une fracture irréparable entre républicains et mouvement ouvrier après juin 1848, un prétendant bonapartiste disposant d’une légitimité populaire écrasante — dans ce contexte, même des dirigeants plus habiles auraient eu du mal à maintenir la République.
Ces deux positions ne s’excluent pas entièrement. Mais selon celle qu’on privilégie, on ne lit pas de la même façon les crises démocratiques contemporaines : sont-elles le produit de décisions évitables, ou de conditions structurelles qui dépassent les acteurs ? C’est une question qui mérite d’être discutée — avec des proches, dans un groupe civique, ou en continuant à lire l’histoire.
Sources
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Rosanvallon Pierre — Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7 ↩8
-
Duguit, Monnier, Bonnard — Les Constitutions et les principales lois politiques de la France depuis 1789, LGDJ — BnF/Gallica ↩ ↩2 ↩3
-
RetroNews BnF — Presse d’époque numérisée (fonds BnF) ↩ ↩2 ↩3
-
Agulhon Maurice — 1848 ou l’apprentissage de la République (1830–1880), Seuil, Points Histoire, 1973 ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7 ↩8 ↩9 ↩10
-
EHNE — Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe : « Révolutions de 1848 en Europe » ↩
-
Vigier Philippe — La Vie quotidienne en province et à Paris pendant les journées de 1848, Hachette, 1982 ↩ ↩2
-
Goguel François — Géographie des élections françaises sous la Troisième et la Quatrième République, Armand Colin, 1951 ↩ ↩2 ↩3
-
BnF / Gallica — Constitution du 4 novembre 1848 (texte intégral) ↩ ↩2 ↩3
-
Price Roger — The French Second Empire. An Anatomy of Political Power, Cambridge University Press, 2001 ↩ ↩2 ↩3
-
BnF / Gallica — Journal officiel, séance du 30 janvier 1875 (amendement Wallon) ↩ ↩2 ↩3 ↩4
-
Halévy Daniel — La République des ducs, Grasset, 1937 — BnF/Gallica ↩ ↩2 ↩3 ↩4