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Chapitre 1 — Lumières, crises de l'Ancien Régime et naissance d'un monde politique nouveau (1750-1789)
Qu’est-ce qui fait qu’un ordre politique cesse d’aller de soi ?
Avant de lire : en une phrase, qu’est-ce que vous répondriez si quelqu’un vous demandait pourquoi une révolution éclate toujours « d’un coup » ?
Nous sommes à Paris, vers 1782. Dans un café du Palais-Royal, un homme lit à voix haute un texte imprimé à la hâte. Les clients écoutent. Le texte pose une question simple : le roi tient son pouvoir de Dieu, dit-on depuis des siècles — mais qui, exactement, a établi cette règle, et au profit de qui ? Personne n’arrête le lecteur. Personne ne répond non plus. Mais quelque chose a changé dans la salle : la question a été posée, et tout le monde l’a entendue.
Ce qui se passe dans ce café n’est pas une révolution. C’est quelque chose de plus discret et, à terme, de plus décisif : un ordre politique qui commence à ne plus aller de soi. Les guerres coûtent cher, l’État est endetté, les tentatives de réforme échouent les unes après les autres — et pendant ce temps, les livres, les pamphlets et les conversations de salon diffusent un vocabulaire nouveau : droits, nation, contrat, souveraineté du peuple. Ces deux mouvements — la crise d’un système et la montée d’un autre langage — ne se produisent pas séparément. Ils se rencontrent.
Question-test : Un ordre politique peut-il s’effondrer si les idées qui le contestent n’ont pas d’abord rendu cet effondrement pensable dans les esprits ?
Les mots indispensables
Ancien Régime (l’ordre politique et social d’avant 1789) : désigne l’ensemble du système politique, social et juridique français qui précède la Révolution — fondé sur le pouvoir absolu du roi, la société d’ordres et l’absence de représentation nationale. Le terme est forgé après 1789 pour désigner rétrospectivement ce qui vient de disparaître.
Pouvoir absolu (gouverner sans contrôle institutionnel) : forme de gouvernement où le roi exerce l’autorité sans qu’une assemblée élue puisse la limiter ou la contester. Le roi tient ce pouvoir, dit-on, de Dieu seul (droit divin). Cela ne signifie pas qu’il gouverne sans contraintes : les coutumes, les parlements et l’Église imposent des bornes, mais aucune n’est démocratique au sens moderne.
Société d’ordres (une société divisée en trois statuts héréditaires) : organisation sociale fondée sur trois ordres — le clergé (premier ordre), la noblesse (deuxième ordre) et le tiers état (troisième ordre, soit environ 97 % de la population1). Les droits, les impôts et les obligations varient selon l’ordre de naissance, non selon la richesse ou le mérite. Ce chiffre dit la démographie, pas l’homogénéité : le tiers état recouvre des réalités très différentes, du grand négociant parisien au journalier agricole sans terre.
Lumières (un mouvement d’idées qui remet en cause les fondements du pouvoir) : courant intellectuel européen du XVIIIe siècle qui soumet les institutions, la religion et le pouvoir à l’examen de la raison. Les philosophes des Lumières ne forment pas un parti politique : ils publient, débattent, correspondent et alimentent une opinion publique naissante. Leurs idées circulent bien au-delà des salons parisiens — dans les cafés, les libelles et les journaux.
Opinion publique (un espace de débat collectif qui échappe au contrôle royal) : phénomène nouveau du XVIIIe siècle — l’idée qu’il existe un jugement collectif, distinct de la volonté du roi, auquel les gouvernants doivent rendre des comptes. Ce n’est pas encore la démocratie, mais c’est une force que la monarchie ne sait plus ignorer ni contenir.
Souveraineté (la question de savoir qui détient le droit de gouverner) : dans l’Ancien Régime, la souveraineté appartient au roi. L’une des ruptures intellectuelles majeures de la période est le déplacement de cette souveraineté : vers la nation, vers le peuple, vers un contrat entre gouvernants et gouvernés. Ce glissement conceptuel, théorisé notamment par Rousseau, est l’une des clés pour comprendre pourquoi 1789 devient pensable.
États généraux (l’assemblée de crise des trois ordres, non réunie depuis 1614) : assemblée réunissant des représentants des trois ordres, que le roi convoque en cas de crise grave. Non réunie depuis 16142, leur convocation en mai 1789 — provoquée par l’impasse financière — ouvre l’espace politique dans lequel la rupture va se produire.
Comment un monde politique devient pensable avant de devenir possible
Les mots sont posés. Voici maintenant le mécanisme qu’ils permettent de décrire — et trois questions pour ne pas se perdre dans les détails. Qui est en crise, et pourquoi ? — ici, c’est l’État royal, pris en étau entre des dépenses militaires considérables et une structure fiscale qu’il ne parvient pas à réformer. Quelles idées nouvelles circulent, et où ? — un vocabulaire politique inédit (droits, nation, contrat, souveraineté du peuple) se diffuse dans les livres, les cafés, les pamphlets et les correspondances, bien au-delà des cercles philosophiques. Qu’est-ce qui fait que la crise et les idées se rencontrent ? — c’est précisément là que réside le mécanisme : ni la crise seule ni les idées seules ne produisent la rupture ; c’est leur rencontre, dans un moment précis, qui rend un autre monde non seulement pensable mais exigible.
Partons de 1750. La France est une grande puissance européenne, mais une grande puissance coûteuse. Les guerres contre l’Angleterre — la guerre de Sept Ans (1756-1763) surtout, qui se conclut par la perte du Canada et d’une grande partie des possessions coloniales3 — laissent l’État dans un état financier dégradé. Les dépenses de cour, les pensions et l’entretien de l’armée pèsent lourd sur un trésor royal qui ne dispose pas de recettes suffisantes. La solution paraît simple : élargir l’assiette fiscale, c’est-à-dire faire contribuer aux impôts la noblesse et le clergé, qui en sont largement exemptés. Mais c’est précisément là que le mécanisme se grippe : les parlements — ces cours de justice régionales dominées par la noblesse de robe, qui détiennent le droit d’enregistrement des édits royaux sans lequel ceux-ci ne peuvent être appliqués dans leur ressort — refusent systématiquement d’enregistrer les édits fiscaux. Chaque tentative de réforme se brise sur le même obstacle : ceux qui devraient payer disposent des moyens institutionnels pour bloquer.
Ce blocage révèle quelque chose de plus profond qu’une querelle budgétaire : le roi ne peut pas gouverner seul. Il a besoin de l’accord, au moins tacite, de corps intermédiaires qui tirent leur légitimité d’une tradition, d’un droit acquis, d’un privilège hérité. C’est ici que la crise fiscale se transforme en crise de légitimité (remise en cause du fondement même du pouvoir) : si le roi doit négocier, convoquer, reculer, alors l’image d’un monarque tenant son pouvoir directement de Dieu, sans partage et sans contrôle, commence à se fissurer — non pas dans un discours officiel, car la monarchie ne renonce à rien formellement, mais dans la façon dont les contemporains perçoivent, commentent et jugent les décisions royales.
C’est dans cet espace que les Lumières entrent en jeu — non comme cause directe, mais comme langage disponible pour nommer ce qui se passe. Montesquieu, Rousseau, Voltaire, les encyclopédistes ne se concertent pas pour faire une révolution : ils publient des œuvres qui circulent, sont lues, résumées, déformées, reprises. Ce qui importe, ce n’est pas tant la fidélité au texte original que la diffusion de quelques idées-forces — le pouvoir doit avoir une justification rationnelle ; les lois doivent protéger des droits naturels ; la souveraineté appartient, en dernière instance, à la nation et non à un seul homme. Ces idées circulent en Angleterre, aux Pays-Bas, dans les colonies américaines, mais en France elles tombent dans un terrain particulièrement préparé par la crise institutionnelle.
L’opinion publique joue ici un rôle de chambre d’amplification. À partir des années 1750-1760, les affaires politiques — querelles entre le roi et les parlements, scandales de cour, procès retentissants — sont commentées, imprimées, discutées dans des cercles de plus en plus larges. Les libelles circulent sous le manteau, les journaux rapportent et interprètent même censurés, et une fraction croissante de la population urbaine commence à former des jugements sur la conduite du gouvernement sans disposer d’aucun canal formel d’expression politique. Ce n’est pas encore la démocratie, mais c’est une pression que le roi et ses ministres ne peuvent plus totalement ignorer.
La séquence s’accélère dans les années 1780. Les tentatives de réforme de Turgot (1774-1776), de Necker (1776-1781, 1788-1789) et de Calonne (1783-1787) échouent les unes après les autres4, chacune se brisant sur le refus des corps privilégiés de perdre leurs exemptions. En 1787-1788, l’État est au bord de la banqueroute : Louis XVI convoque une assemblée des notables qui refuse, tente de forcer les parlements qui résistent, et se trouve contraint de convoquer les États généraux, cette assemblée de crise non réunie depuis 1614. En acceptant cette convocation, la monarchie reconnaît implicitement qu’elle ne peut plus gouverner seule et ouvre un espace politique dans lequel la question de la légitimité du pouvoir va se poser publiquement, de façon irréversible.
Ça dépend de… Ce basculement n’était pas mécanique. Si les réformes fiscales avaient réussi en 1786-1787, si la noblesse avait accepté de contribuer, la crise financière aurait pu être absorbée sans que la question de la souveraineté ne devienne centrale. Ce qui transforme une crise d’État en crise de régime, c’est précisément l’incapacité du système à se réformer de l’intérieur — une incapacité qui tient autant aux résistances des corps privilégiés qu’à la structure même d’un pouvoir dépourvu de tout mécanisme légal de partage ou de consultation régulière. La rupture de 1789 est ainsi le produit d’une combinaison : crise fiscale non résolue, blocage institutionnel, diffusion d’un langage politique alternatif, et opinion publique suffisamment constituée pour que la convocation des États généraux devienne un moment de délibération collective sur la nature du pouvoir lui-même.
En une phrase, comment l’expliqueriez-vous à quelqu’un qui n’a pas lu ce chapitre ?
À retenir : Ce n’est pas la crise fiscale seule, ni les idées des Lumières seules, qui rendent 1789 possible — c’est leur rencontre dans un système incapable de se réformer, au point où la question de la légitimité du pouvoir devient publique et irréversible.
Encart — La crise fiscale en quelques repères
- Guerre de Sept Ans : 1756–1763 — 7 ans de conflits qui dégradent durablement les finances royales3
- Tentatives de réforme bloquées : Turgot (1774–1776), Necker (1776–1781), Calonne (1783–1787) — trois ministres en treize ans4
- États généraux : non réunis depuis 1614, convoqués en mai 1789 — 175 ans d’interruption2
- Tiers état : ~97 % de la population, mais aucune exemption fiscale en sa faveur1
Ce qu’on confond souvent
La première confusion, et la plus tenace, consiste à faire des Lumières la cause de la Révolution. Le raisonnement paraît solide : des philosophes publient des œuvres qui remettent en cause le pouvoir absolu, les idées se diffusent, et quelques décennies plus tard le régime s’effondre. La séquence chronologique semble plaider pour un lien de cause à effet. Mais ce raisonnement accroche sur un test simple : les mêmes idées circulent en Angleterre, aux Pays-Bas et dans les colonies américaines au même moment. Or l’Angleterre ne connaît pas de rupture révolutionnaire au XVIIIe siècle — elle a déjà opéré ses grandes transformations institutionnelles au siècle précédent (16885), dans un cadre très différent. Les colonies américaines font une révolution, mais pour se séparer d’une puissance coloniale, pas pour renverser un régime absolutiste paralysé par ses dettes. Si les idées des Lumières avaient suffi à produire 1789, il faudrait expliquer pourquoi elles ne produisent pas des ruptures comparables partout où elles circulent. La réponse est que les idées ne font pas les révolutions seules — elles fournissent un langage, des arguments, une façon de nommer ce qui se passe, et ce langage devient politiquement décisif seulement quand il rencontre une crise institutionnelle que le système est incapable de résoudre par lui-même. En France, cette rencontre a lieu. Ailleurs, les conditions sont différentes.
La deuxième confusion joue dans le sens inverse : au lieu de surestimer les idées, on sous-estime la contingence et on fait de 1789 un événement inévitable. Dans cette lecture, la Révolution était inscrite dans la logique même de l’Ancien Régime — une société bloquée, un État en faillite, un peuple opprimé : le résultat ne pouvait être que la rupture. Ce récit a l’avantage de la clarté, mais il est trompeur à deux égards. D’abord, parce qu’il efface les acteurs et leurs choix : les réformateurs qui ont tenté de sauver la monarchie en l’adaptant (Turgot, Necker, Calonne), les nobles qui auraient pu accepter de contribuer fiscalement, Louis XVI lui-même qui a hésité, reculé, puis convoqué les États généraux dans un mouvement dont il ne mesurait pas les conséquences. Ensuite, parce qu’il confond la crise avec son issue : beaucoup de régimes traversent des crises fiscales graves sans que cela produise une révolution, et ce qui transforme la crise française en rupture révolutionnaire, c’est une combinaison précise de facteurs qui aurait pu ne pas se produire, ou produire autre chose. Dire que 1789 était inévitable, c’est lire l’histoire à rebours, en faisant comme si le résultat final était le seul possible — or les contemporains ne savaient pas ce qui allait se passer, et cette incertitude est une donnée historique à part entière.
Les deux premières confusions portent sur la causalité ; la troisième porte sur les acteurs eux-mêmes. Il faut dénouer l’idée que les Lumières formeraient un bloc homogène, un programme politique cohérent dont la Révolution serait l’application directe. En réalité, les philosophes des Lumières se contredisent sur des points essentiels : Voltaire admire la monarchie éclairée, Rousseau théorise la souveraineté populaire tout en se méfiant de la représentation parlementaire, Montesquieu défend la séparation des pouvoirs et s’inspire du modèle anglais. Aucun d’eux ne prévoit ni ne planifie 1789. Ce qui circule à travers leurs œuvres, ce n’est pas un plan de révolution mais un vocabulaire nouveau — des questions auxquelles l’Ancien Régime n’a pas de réponse satisfaisante à fournir : pourquoi ce roi, pourquoi ces privilèges, pourquoi cette fiscalité, au nom de quoi ? C’est l’incapacité du système à répondre à ces questions, et non les réponses des philosophes eux-mêmes, qui ouvre la voie.
Ce que ce basculement change pour comprendre le présent
La première chose que ce mécanisme permet de comprendre, c’est que les institutions politiques actuelles ne sont pas naturelles. Quand on dit que la souveraineté appartient au peuple, que les citoyens ont des droits que l’État ne peut pas effacer, que le pouvoir doit rendre des comptes devant une représentation élue — tout cela semble aller de soi aujourd’hui. Mais chacune de ces idées a dû être construite contre un ordre qui les rendait impensables. La France de 1750 n’est pas une démocratie qui se cherche : c’est un régime dans lequel la question même de la légitimité du pouvoir n’est pas supposée se poser publiquement. Ce que la période 1750-1789 produit, c’est précisément l’ouverture de cette question — et une fois ouverte, elle ne se referme plus. Le vocabulaire que nous utilisons encore aujourd’hui pour parler de politique (droits, nation, souveraineté, représentation, constitution) porte la trace de cette ouverture, et comprendre d’où il vient, c’est comprendre que ce qu’il désigne n’a rien d’évident ni d’universel : c’est le produit d’un conflit, d’une crise, et d’une rupture.
La deuxième chose que ce mécanisme éclaire, c’est la relation entre les idées et les transformations politiques — une relation qui n’est ni simple ni directe. Les idées ne font pas les révolutions à elles seules, mais les révolutions ne se font pas non plus sans idées : ce qui compte, c’est le moment où un langage intellectuel disponible rencontre une crise que le système ne peut pas résoudre par ses propres moyens. Cette leçon dépasse largement le XVIIIe siècle ; on la retrouve dans d’autres moments où des corpus d’idées longtemps marginaux deviennent soudainement dominants parce que la conjoncture leur donne une prise qu’ils n’avaient pas auparavant. Les idées ne sont pas impuissantes dans les périodes calmes — elles travaillent, elles circulent, elles modifient lentement les façons de percevoir et de juger — mais leur effet politique direct dépend de conditions qui ne sont pas elles-mêmes intellectuelles.
Un arbitrage mérite d’être posé clairement. Certains historiens insistent sur le rôle central des idées et de la culture politique dans la préparation de 1789 : c’est la thèse dite du désenchantement de la monarchie, développée à travers des travaux sur la façon dont les libelles, les scandales et la presse clandestine ont progressivement érodé le prestige royal, rendant le roi ordinaire aux yeux de ses sujets6. D’autres mettent l’accent sur les structures sociales et économiques — la montée d’une bourgeoisie instruite et frustrée par les blocages d’un système de privilèges, les contradictions fiscales d’un État incapable de se réformer, les tensions entre une noblesse qui défend ses exemptions et un tiers état qui supporte l’essentiel de la charge fiscale. D’autres encore soulignent le rôle des conjonctures immédiates : les mauvaises récoltes de 1788, la flambée du prix du pain et la misère urbaine qui transforment une crise politique en explosion sociale dès le printemps 1789, ajoutant une pression populaire que les seuls débats institutionnels n’auraient pas suffi à produire. Ces lectures ne s’excluent pas — elles éclairent des dimensions différentes d’un même phénomène — et ce que le mécanisme M1 de ce chapitre propose, c’est précisément une entrée par la combinaison et la rencontre plutôt que par la cause unique : un choix d’interprétation légitime et défendable, mais qui laisse ouverts des débats que les historiens continuent de trancher différemment.
Ce basculement a aussi une portée comparative. La France n’est pas le seul pays à traverser une crise de légitimité au XVIIIe siècle, et 1789 n’est pas la seule rupture politique majeure de la période. Les révolutions américaine (1776) et haïtienne (17917) mobilisent des langages proches et posent des questions similaires sur la souveraineté et les droits, mais leurs contextes — colonial pour l’une, esclavagiste pour l’autre — produisent des ruptures aux formes et aux contenus très différents. Ce parallèle invite à poser une question utile : qu’est-ce qui est propre à la France dans ce mécanisme, et qu’est-ce qui relève d’une logique plus générale de crise des monarchies absolues au siècle des Lumières ? La réponse n’est pas tranchée, mais la question elle-même est un outil de compréhension — elle empêche de traiter 1789 comme un événement unique et inexplicable, tout en évitant de le dissoudre dans une vague généralité sur le progrès.
Synthèse : Ce que la période 1750-1789 produit n’est pas une révolution au sens d’une décision collective planifiée — c’est un déplacement progressif du possible. Un régime qui semblait éternel devient contestable, puis réformable, puis renversable. Ce déplacement tient à la combinaison d’une crise structurelle que le système ne peut pas absorber et d’un nouveau langage politique qui permet de nommer l’insupportable et d’imaginer autre chose. Comprendre ce mécanisme, c’est disposer d’un outil pour lire d’autres moments où ce que l’on croyait fixe commence, discrètement, à bouger.
Encart — Ruptures politiques atlantiques (XVIIIe siècle)
- Glorieuse Révolution anglaise : 1688 — suprématie du Parlement sur la Couronne5
- Indépendance américaine : 1776 — première constitution républicaine moderne
- Révolution française : 1789 — Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
- Révolution haïtienne : 1791–1804 — première abolition de l’esclavage par des anciens esclaves7
Pour vérifier et aller plus loin
Complétez mentalement les blancs, puis vérifiez ci-dessous.
En France, à partir de 1750, l’État royal accumule des dettes après des guerres coûteuses. Pour les résorber, il tente d’élargir (1) aux ordres privilégiés — mais les parlements bloquent chaque réforme. Ce blocage n’est pas qu’une querelle financière : il révèle que le roi ne peut plus gouverner sans l’accord de corps qui contestent implicitement (2). Pendant ce temps, un vocabulaire nouveau circule dans les cafés, les libelles et les salons : droits, nation, (3), contrat. Ce langage ne fait pas la révolution à lui seul — il fournit les mots pour nommer ce que la crise rend visible. Le basculement de 1789 n’était pas inévitable : si les réformes avaient réussi, la question de (4) n’aurait peut-être jamais été posée publiquement. Ce qui transforme une crise d’État en crise de régime, c’est la combinaison d’une impasse fiscale, d’un blocage institutionnel et d’une (5) suffisamment constituée pour que la convocation des États généraux devienne un moment de délibération sur la nature même du pouvoir.
Réponse :
En France, à partir de 1750, l’État royal accumule des dettes après des guerres coûteuses. Pour les résorber, il tente d’élargir la fiscalité (1) aux ordres privilégiés — mais les parlements bloquent chaque réforme. Ce blocage n’est pas qu’une querelle financière : il révèle que le roi ne peut plus gouverner sans l’accord de corps qui contestent implicitement sa légitimité (2). Pendant ce temps, un vocabulaire nouveau circule dans les cafés, les libelles et les salons : droits, nation, souveraineté (3), contrat. Ce langage ne fait pas la révolution à lui seul — il fournit les mots pour nommer ce que la crise rend visible. Le basculement de 1789 n’était pas inévitable : si les réformes avaient réussi, la question de qui détient le droit de gouverner (4) n’aurait peut-être jamais été posée publiquement. Ce qui transforme une crise d’État en crise de régime, c’est la combinaison d’une impasse fiscale, d’un blocage institutionnel et d’une opinion publique (5) suffisamment constituée pour que la convocation des États généraux devienne un moment de délibération sur la nature même du pouvoir.
Question de discussion
Les trois confusions traitées dans ce chapitre (les Lumières comme cause unique, 1789 comme inévitable, les Lumières comme bloc homogène) ont en commun de simplifier une réalité complexe. Pourquoi cette simplification est-elle si tentante ? Qu’est-ce qu’elle fait perdre à l’analyse, et qu’est-ce qu’elle permet de gagner du point de vue de la clarté ou de la cohérence d’un récit ?
Question de transfert
En vous appuyant sur le mécanisme décrit dans ce chapitre, comment expliqueriez-vous qu’une révolution se soit produite aux États-Unis en 1776 mais pas en Angleterre au même moment, alors que les deux pays partageaient une partie des mêmes idées politiques ?
Pour répondre à la question posée au début : Un ordre politique ne s’effondre pas parce que des idées nouvelles circulent — il s’effondre quand ces idées rencontrent une crise que le système ne peut pas résoudre par lui-même, au point où même ceux qui voudraient maintenir l’ordre ne savent plus au nom de quoi le justifier. Les idées rendent l’effondrement pensable ; la crise le rend possible ; leur rencontre le rend, dans certaines conditions, irréversible.
Ce que ce chapitre permet de faire maintenant
Ce chapitre ne raconte pas 1789. Il prépare les conditions pour comprendre pourquoi 1789 devient possible — ce qui est une question différente, et plus utile pour lire le présent.
L’idée centrale est simple à formuler, mais difficile à tenir : avant qu’un régime tombe, il cesse d’être intellectuellement incontestable. Ce n’est pas la violence, ni la misère, ni même la colère qui font basculer un ordre politique — ce sont ces forces-là, combinées avec quelque chose de plus discret : le moment où ceux qui vivent sous ce régime ne savent plus vraiment pourquoi ils devraient continuer à l’accepter. Ce moment n’est pas spectaculaire. Il se produit dans des cafés, dans des pamphlets, dans des conversations de salon, dans des blocages institutionnels qui s’accumulent — longtemps avant que quiconque prononce le mot de révolution.
Ce mécanisme n’est pas propre au XVIIIe siècle français. On le retrouve, sous des formes diverses, dans d’autres moments où un ordre politique qui semblait stable commence à perdre sa prise sur les esprits avant de perdre sa prise sur les institutions. Ce n’est pas une loi, ce n’est pas une prédiction — c’est un outil d’observation. Il permet de poser une question utile face à n’importe quel ordre politique, passé ou présent : les idées qui le justifient sont-elles encore capables de répondre aux questions que la réalité lui pose ? Quand elles ne le sont plus, quelque chose a déjà commencé à changer — même si rien de visible ne s’est encore produit.
Ce chapitre est le premier d’une séquence. Il pose le cadre dans lequel les chapitres suivants vont s’inscrire : la Révolution elle-même, les tentatives de stabilisation du XIXe siècle, les allers-retours entre régimes, les ruptures du XXe siècle. À chaque fois, la même question reviendra sous une forme différente : comment un ordre politique perd-il sa légitimité, et qu’est-ce qui prend sa place ? Vous disposez maintenant d’un premier outil pour y répondre.
Sources
-
Guy Chaussinand-Nogaret (dir.), Histoire des élites en France du XVIe au XXe siècle, Tallandier, 1991 ; Emmanuel Le Roy Ladurie, L’Ancien Régime, Hachette, coll. Pluriel, 1991. L’ordre de grandeur (environ 97 %) désigne la part de la population n’appartenant ni au clergé ni à la noblesse — les estimations varient entre 94 % et 98 % selon les sources. ↩ ↩2
-
Denis Richet, La France moderne : l’esprit des institutions, Flammarion, 1973, p. 45-67. Les États généraux avaient été réunis pour la dernière fois en 1614, sous la régence de Marie de Médicis ; leur convocation en mai 1789 met fin à 175 ans d’interruption. ↩ ↩2
-
Traité de Paris du 10 février 1763, art. IV-VII (cession du Canada, de la Louisiane orientale et des comptoirs indiens à la Grande-Bretagne et à l’Espagne) ; Jean Meyer et John Bromley, La France à l’époque moderne, Armand Colin, 1978, p. 312-318. ↩ ↩2
-
Jean Égret, La Pré-Révolution française (1787-1788), PUF, 1962 ; Albert Soboul, La Révolution française, Gallimard, coll. Tel, 1982, p. 38-72. Turgot est renvoyé en 1776 après avoir tenté de supprimer les corvées et les jurandes ; Necker démissionne en 1781 après la publication du Compte rendu au roi ; Calonne est renvoyé en 1787 après l’échec de l’assemblée des notables. ↩ ↩2
-
Steven Pincus, 1688 : The First Modern Revolution, Yale University Press, 2009 ; Bill of Rights, 16 décembre 1689 (texte reproduit dans Patrick Wachsmann, Libertés publiques, Dalloz, 2005). La Glorieuse Révolution met fin au règne de Jacques II et établit la suprématie du Parlement sur la Couronne. ↩ ↩2
-
Robert Darnton, Bohème littéraire et Révolution : le monde des livres au XVIIIe siècle, Gallimard/Le Seuil, 1983 ; Keith Michael Baker, Inventing the French Revolution, Cambridge University Press, 1990, ch. 1-3 ; Arlette Farge, Dire et mal dire : l’opinion publique au XVIIIe siècle, Le Seuil, 1992. ↩
-
Laurent Dubois, Avengers of the New World : The Story of the Haitian Revolution, Harvard University Press, 2004 ; Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, La Découverte, 1987. Le soulèvement de Bois-Caïman (nuit du 21 au 22 août 1791) marque le début de la révolution de Saint-Domingue, qui aboutit à l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. ↩ ↩2